Le communautaire à boutte. Et après?

Du 23 mars au 2 avril, des milliers de travailleuses et travailleurs du milieu communautaire ont cessé leurs activités partout au Québec pour dénoncer le sous-financement chronique et exiger des investissements réels de la part du gouvernement. 

Je travaille dans ce secteur depuis 26 ans. Et je dois vous dire : ce moment, je l’attendais depuis longtemps.

Non pas parce que j’aime voir des services interrompus — je sais trop bien ce que ça coûte aux personnes vulnérables qui dépendent de ces organismes. Mais parce que le milieu communautaire est un pilier essentiel partout au Québec, et il est à boutte. Cette grève, c’est la reconnaissance d’une réalité que celles et ceux qui travaillent sur le terrain vivent depuis des années.

On perd des collègues pour épuisement professionnel. Des travailleurs du communautaire ont eux-mêmes besoin de paniers alimentaires. Ce n’est pas une métaphore. C’est notre secteur, aujourd’hui.

Ce que la mobilisation nous dit

Le sous-financement chronique fragilise les actions depuis trop longtemps. À cela s’ajoute une hausse marquée des besoins, combinée à des compressions gouvernementales majeures dans les réseaux essentiels — scolaire, santé, services sociaux — ce qui accentue la pression sur la population, redirigée massivement vers les organismes communautaires.

Le budget 2026-2027 ne prévoit que 20 millions de dollars pour l’enveloppe annuelle du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC), qui soutient la mission de plus de 3 000 groupes. Ce 20 M$ représente à peine 1 % du montant revendiqué par le secteur communautaire.

Lire ce chiffre en 2026, ça fait mal.

Ce que le reste du secteur social peut faire

Mais voici ma question à nous tous et toutes, dans les fondations, les organismes de bienfaisance, les organisations philanthropiques et les consulant.e.s qui gravitent autour de ce milieu : est-ce qu’on fait notre part?

Appuyer ce mouvement ne veut pas dire seulement partager un post sur LinkedIn. Ça veut dire :

Revoir nos pratiques de financement. Le financement à la mission — et non par projets — est une revendication centrale de ce mouvement. Les organismes se disent à boutte d’avoir à faire des demandes de subventions qui les campent dans des objectifs très spécifiques et qui leur font perdre leur autonomie. Si vous êtes bailleur de fonds, c’est le moment de vous poser la question honnêtement.

– Traiter les organismes comme des partenaires stratégiques. Pas comme des sous-traitants de l’État. Pas comme des bénévoles glorifiés. Comme des organisations professionnelles qui méritent des conditions de travail décentes, des salaires compétitifs et de la stabilité.

Amplifier leur voix publiquement. Pas seulement pendant une grève. Tout le temps. Dans nos conseils d’administration, dans nos réseaux, dans nos conversations avec les élus.

Se solidariser concrètement. Cela peut vouloir dire un don, un communiqué d’appui, ou simplement informer votre réseau de ce qui se passe.

Ce que les organismes peuvent faire pour eux-mêmes

Et maintenant, l’œil critique que j’ai le devoir de poser, parce que je respecte trop ce milieu pour lui dire uniquement ce qu’il veut entendre.

Le financement est un problème réel. Mais il y a aussi des choses que les organismes eux-mêmes peuvent contrôler — et qui feront la différence pour obtenir plus de respect, plus d’impact, et oui, plus de financement.

Après 26 ans dans le secteur, voici ce que j’observe :

  1. Professionnaliser la gouvernance. Un conseil d’administration fort, engagé et diversifié, ce n’est pas un luxe — c’est une fondation. Trop d’organismes ont des CA peu actifs ou peu outillés. C’est souvent là que tout commence à vaciller.
  2. Investir dans la planification stratégique. On ne peut pas exiger d’être pris au sérieux si on ne peut pas articuler clairement sa mission, ses résultats et son impact. La planification stratégique n’est pas réservée aux grandes organisations. Elle est essentielle pour toutes.
  3. Mesurer et raconter son impact. Les données et les histoires ne s’excluent pas — elles se complètent. Apprendre à démontrer ce qu’on fait change la relation avec les bailleurs de fonds, les élus et le public.
  4. Diversifier les sources de revenus. La dépendance à un seul bailleur de fonds gouvernemental, c’est une vulnérabilité structurelle. Il existe d’autres leviers : la philanthropie privée, les campagnes auprès des individus, les partenariats d’entreprises, les revenus d’activités. Ces stratégies prennent du temps à bâtir — mais elles renforcent l’autonomie et la résilience.
  5. Nommer le problème du leadership. Ce n’est pas populaire à dire, mais l’épuisement des directions générales est aussi un enjeu de gestion organisationnelle, pas seulement de financement. Soutenir les leaders du secteur — avec du mentorat, de la formation, de la supervision, de vrais congés — c’est investir dans la durabilité des organismes.

Un dernier mot

Les organismes communautaires méritent un financement adéquat, une reconnaissance durable et une table de négociation réelle avec le gouvernement.

Mais je crois aussi que ce moment de mobilisation est une occasion rare de regarder en face à la fois ce que l’État doit changer — et ce que nous devons changer nous-mêmes.

Le communautaire est à boutte. Mais le communautaire est aussi debout. Et c’est là que tout commence.

 

Kim Fuller est fondatrice de Phil Inc., une firme de consultation montréalaise spécialisée dans le développement philanthropique et la gouvernance des organismes à but non lucratif depuis plus de 26 ans.